Le roman se déroule avant et pendant la Seconde Guerre mondiale et se centre principalement sur Jean Blomart, un fils de patron bourgeois qui décide de se fondre dans la masse, de devenir un "vrai" ouvrier/prolétaire, et sur Hélène, une fille qui travaille dans une boulangerie, qui aime le chocolat et les bicyclettes, qui a des tendances kleptomaniaques et qui se pose beaucoup de questions sur l'amour et l'existence (oui je résume). Bon je vais pas faire d'horribles spoiler au cas où quelqu'un a envie de le lire, mais honnêtement ce n'est pas le livre de Beauvoir que je recommanderais, même s'il est par bien des côtés représentatif de tendances visibles dans le reste de son œuvre, pour ce que j'en ai lu en tout cas. On a le thème habituel de l'existentialisme, avec le lourd motif de la responsabilité, de la lâcheté (collaboration avec les Allemands, fait d'être "embusqué"..), des couples qui ne fonctionnent pas, ou plutôt qui fonctionnent dans un seul sens et sur la base du mensonge, etc. [citation parlante : "Ça ne te gêne pas de mentir ? dit Marcel. — C'est la seule façon de se défendre puisqu'on ne peut pas être tranquillement ce qu'on est sans torturer quelqu'un. ]
J'y ai retrouvé beaucoup d'éléments présents dans "Les Mandarins", avec certains "types" de personnages (notamment la femme hystérique qui ne vit que pour l'amour, que pour un homme d'action qu'elle idéalise... ce genre de femme qui est aussi décrit abondamment dans Le Deuxième sexe) ainsi que certaines "atmosphères" particulières qui me plaisent toujours (j'en ai mis un exemple à la fin de cet article). D'ailleurs, les références topographiques avec le nom de rues que je fréquente quotidiennement ont donné une nouvelle dimension à la description des événements qu'elle raconte (par exemple les rafles de Juifs dans le quartier où je réside actuellement, avec le détail de certaines façades..)
Par contre, je ne sais pas si c'est parce que j'ai plus de recul à force de la lire ou si ce roman est différent des autres, mais j'ai remarqué à de nombreuses reprises un style un peu énervant dans l'écriture, avec des tournures qui donnent juste envie de refermer le livre. Un exemple : "La vérité de mon amour et de ta mort. Ce n'était pas sa faute ; ce n'était pas ma faute. Et la faute était là entre nous et nous ne pouvions que nous fuir. La fuyant et fuyant le mal que je lui faisais par ma faute, me fuyant moi-même pour ne pas déchiffrer en moi le secret qui pesait sur elle."
Ce que j'ai trouvé vraiment intéressant et bien exploité dans le livre, c'est le brouillage de l'énonciation, avec, outre la polyphonie, des passages intempestifs de la 1e à la 3e personne, parfois des voix non référencées, ou des adresses directes à un "tu". Ceci rejoint le thème du ou des "dehors" qui parcourt le roman : les personnages principaux se désolent (séparément) de n'être perçus par les autres que comme une coquille, un extérieur, et eux-mêmes de ne pouvoir jamais comprendre vraiment les autres. Comme j'adore les citations (et que je fais un effort pour ne pas juste vous en donner une liste à la suite sans commentaires), en voici une qui illustre un peu ces changements énonciatifs que j'aime bien : "Je crispais mes doigts sur le bras du fauteuil, retenant ce cri sans lendemain. C'était fait. Ces larmes, cette souffrance, cela n'existait pas avant. Et maintenant, c'était là. À cause de moi. (...) Lentement, comme une plaie, le passé se refermait. Maintenant, la décision était derrière lui, toute pareille aux choses qu'il n'avait pas choisies et qui existaient. Avoir décidé. Ce n'était pas plus criminel que d'avoir vécu."
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Je vous donne pour finir un exemple de passage que j'aime bien chez Beauvoir, et qui selon moi construisent immédiatement une ambiance unique, avec des mots très simples. Pour situer vite fait, c'est pendant l'occupation allemande, les hommes sont à la guerre ou prisonniers pour la plupart.
— On ne croirait pas que c'est dimanche, dit Hélène. Elle redressa sa bicyclette couchée sur le bord du talus. Plus d'autos, plus de tandems, plus d'amoureux, plus de rires : la campagne était déserte. De loin en loin, des hommes aux torses bronzés étaient assis à l'ombre : on les reconnaissait à leurs nuques rasées. Ils étaient seuls à vivre ce dimanche de France ; un dimanche d'exil. Au milieu de l'eau, dans le morne scintillement du soleil, il y en avait un tout seul dans une barque, qui jouait de l'accordéon. Les pieds d'Hélène s'immobilisèrent ; l'espace et le temps avaient éclaté autour d'elle, elle avait été soudain projetée le long d'une mystérieuse dimension, au cœur d'une époque, d'un monde auxquels aucun lien ne la rattachait ; perdue sous un ciel insolite, elle assistait à une histoire d'où sa présence était exclue. "Exactement comme si je n'étais pas là ; comme si je n'étais là que pour dire : je ne suis pas là."